Panique chez les convives

Tacite, Annales, XIII, 16-17

Mos habebatur (= mos erat) principum : L’habitude était gardée (principum : à l’origine)
principum liberos sedentes vesci : [que] les enfants de princes prennent leur repas assis (sedentes)
cum ceteris idem aetatis nobilibus : avec les autres nobles du même âge
in aspectu  : à la vue de leurs proches
propinquorum propria et parciore mensa : et à une table particulière et plus frugale :
Illic epulante Brittanico : Comme Britannicus mangeait là (illic)
quia ejus delectus ministris : parce qu’un de ses serviteur favoris
ex gustu explorabat : testait en la goutant
cibos potusque : sa nourriture et sa boisson
ne omitteretur institutum : pour qu’on ne délaisse pas cet usage
aut proderetur scelus : ou que le crime ne soit dévoilé par la mort de l’un ou de l’autre
utriusque morte : par la mort de l’un ou de l’autre
talis dolus repertus est : on trouva la ruse suivante (= une telle ruse)
Innoxia adhuc ac praecalida potio : Une boisson inoffensive jusque là, très chaude
libata gustu traditur Britannico : est goutée et portée à Britannicus (libata : manger) (libata gustu : gouté en mangeant)
dein, postquam fervore aspernabatur : et puis, après qu’elle ait été repoussée parce qu’elle était trop chaude
frigida in aqua adfunditur venenum : on y mélange dans de l’eau froide un poison
quod ita cunctos ejus artus pervasit : qui envahit tous ses membres (cunctos :tout entier)
ut vox pariter et spiritus raperentur : au point que la voix et la respiration lui furent enlevées (pariter : également → la voix autant que la respiration…)
Trepidentur a circumsedentibus  : On s’agite du coté de son entourage
diffugiunt imprudentes : les moins prévoyants s’enfuient
at quibus altior intellectus resistunt defixi : mais ceux chez qui il y a une compréhension plus élevée restent à leurs places sans bouger. (defixi : immobile)
et Neronem intuentes : en regardant Néron
Ille, ut erat reclinis et nescio similis : Lui, [restant] couché comme il était et faisant semblant de rien
solitum ita ait : [Néron] déclara que c’était habituel,
per comitialem morbum : à cause de l’épilepsie,
quo prima ab infantia adflictaretur Brittanicus : dont depuis son enfance Britannicus était affligé
et redituros paulatim visus sensusque : et que peu à peu (paulatim) la vue et les sens lui reviendraient (redituros)
At Agrippinae is pavor, ea consternatio mentis : Quand à Agrippine, sa peur (son émotion), son effarement (conternatio mentis)
quamvis vultu premeretur : quoi qu’ils soient réprimés sur son visage (vultu)
emicuit ut perinde : éclatèrent au point
ignaram fuisse : [qu’il fut évident] qu’elle avait tout ignoré
atque Octaviam sororem Britannici constiterit  : , tout comme Octavie, sœur de Britannicus
quippe sibi supremum auxilium ereptum : De fait, son dernier auxiliaire lui était enlevé
et parricidii exemplum intellegebat : et elle comprenait la valeur exemplaire qu’avait constitué le meurtre du père
Octavia quoque, quamvis rudibus annis : Octavie aussi, malgré des années d’inexpérience
dolorem,caritatem,omnis adfectus abscondere didicerat : [Octavie] avait appris (didicerat) à cacher (abscondere) sa souffrance, ses sentiments, tout ce qui l’affectait
Ita post breve silentium : Ainsi, après un bref moment de silence,
repetita convivii laetitia : on retrouva la joie du banquet
Nox eadem necem Britanicii et rogum conjunxit  : la même (eadem) nuit réunit le meurtre de Britannicus et son bucher funéraire
funebri paratu  : les préparatifs funèbre
qui modicus fuit : , qui furent modestes
proviso ante : , ayant été préparés auparavant
In campo tamen Martis sepultus est  : Malgré tout (tamen), il fut mis au tombeau au champ de Mars
adeo turbidis imbribus : sous des pluies à ce point (adeo) violentes
ut vulgus crediderit : que la foule crut
iram deum portendi : qu’était présagée la colère des dieux
adversus facinus : et le malheur

Introduction

Tacite est un grand historien Romain, qui a écrit les Annales : de la mort d’Auguste à la mort de Néron ; récit mutilé (manque la mort d’Auguste). Il écrit en 100 apr. J.-C., sous Trajan, l’empereur qui a étendu le plus loin les conquêtes romaines. Tacite utilise une langue parfois heurtée, à l’image du trouble qu’il croit déceler dans l’histoire de l’empire. Pendant longtemps, il a fasciné, mais aujourd’hui, on n’est plus très sûr de sa vérité historique : on remet même en cause ce qu’on considérait comme le mieux établi : l’incendie de Rome, l’assassinat d’Agrippine, l’assassinat de Britannicus en 55 (c’est à dire 1 an après la prise de pouvoir).
On remet en cause aujourd’hui l’assassinat de Britannicus par Néron, comme de manière plus flagrante sa responsabilité dans l’incendie de Rome. C’est que, la principale source historique est ce texte de Tacite avec quelques lignes de Suétone où l’on parle d’une rivalité de chanteurs. Et ce texte parait, par rapport à ce que nous attendons de l’histoire, comporter bien des faiblesses.

I. Les faiblesses d’ordre historique

a. Le problème de l’empire est qu’il ne règle pas la succession, d’où les intrigues, et ceci parce que le régime ne prétend pas être une royauté héréditaire. Dès la succession d’Auguste, Tibère n’étant même pas installé, sur ordre sans doute du défunt on tue un rival possible. Jamais n’ont coexisté à la cour 2 personnes susceptibles d’être empereurs (sauf pour des enfants).
Certains vont jusqu’à imaginer que c’est Agrippine qui fait tuer Britannicus : association avec l’assassinat de Claude qui survient moins d’un an auparavant...
On ne doit pas non plus exagérer la rivalité entre Néron et Britannicus : Dans l’ordre de préséance, le successeur était Néron, qui avait du sang d’Auguste, contrairement à Britannicus. La rivalité de chanteur dont parle Suétone semble par ailleurs être un motif ridicule.

Les 5 premières années de Néron sont des années heureuses : il est sous la coupe de Sénèque et comme il est naturel à un jeune empereur, surtout mal préparé, il songe à bien faire son travail et il rend la justice avec beaucoup de scrupules. Pourquoi assassiner Britannicus alors ?

b. Ce récit comprend 3 épisodes, et pour chacun les sources ne sont pas précisées et ne peuvent l’être :

Bref, le fait lui-même n’est pas assuré du tout par ce récit que fait Tacite et on comprend que beaucoup de contemporains le mettent en doute. En revanche, on voit bien que ce qui préoccupe Tacite comme tous les historiens latins, c’est de bien raconter un épisode significatif.

II. Un récit saisissant par son caractère dramatique

a. La même observation parcourt les 3 éléments du récit : tout est hypocrisie, ruse, rien n’est vrai… D’où le champ lexical (« ne proderetur » « dolus »  « nescio similis » « abscondere ») → Tout est jeu, calcul, hypocrisie.

b. Tacite utilise le point de vue omniscient, faisant état de l’apparence (« nescio », « emicuit », « abscondere ») et de ce que ressentent ces personnages (« similis »,  « ignaram » → pour Agrippine, et on rentre dans son raisonnement ; De même pour Octavie).
En outre, la foule et les notables, qui assistent à la mise au tombeau sont parfaitement conscient du crime.

c. Tacite pratique même l’art de suggérer, de supposer : il disculpe Agrippine, et en même temps, par « quoque » il le fait pour Octavie. Elle en aurait pourtant été capable. De même, à la réaction rapide de la foule, Tacite ajoute le raisonnement des notables : ils sont encore plus cyniques que qui que ce soit.

d. La phrase elle même est tourmentée. Il y a accumulation de subordonnées d’une façon qui n’est pas toujours limpide : 2e phrase : ablatif absolu, 1 causale, 2 finales.

En somme, cette page d’histoire se singularise par son art littéraire et les historiens antiques ont tendance à considérer leur travail comme celui d’un écrivain actuel. Cela dit, on voit bien pourquoi Tacite néglige la vérité historique. Il a une certaine vision du pouvoir impérial.

III. Une vision idéologique du pouvoir

a. Tacite est sénateur issu de la Gaulle Narbonnaise. Comme tous les nouveaux responsables, sa tâche lui tient à cœur. C’est pourquoi il réfléchit beaucoup à la guerre et à la nature du pouvoir. Elle lui semble tyrannique, si bien que le responsable de toute cette hypocrisie, c’est le système (il n’est guère sensible au facteur d’unité que constitue ce régime ni à la paix civile qu’il apporte → Il a mis fin aux guerres civiles)

b. D’ailleurs, cela se traduit par l’abondance des verbes à l’impersonnel ou à la voix passive (« tadis dolus reptus est » : on ne peut que traduire par « on » ; de même « traditur », « aspernabatur » « adfunditur » et on a même cette construction « trepidatur a » : il y a agitation du côté de…)
Cela exprime que les hommes sont le jouet d’un système tyrannique qui les oblige à cette hypocrisie.

La faiblesse des historiens anciens vient bien de leur préoccupation littéraire, mais aussi du fait qu’ils ont un message à faire passer : une orientation idéologique, que souvent on a négligée.