Tanta dementia tenet quosdam
: Une si grande folie s’empare de certain,
Ut sibi [contumeliam] fieri putent posse a [muliere]
: qu’ils pensent qu’une [insulte] peut leur être faite par une [femme].
[Quid refert] quam adeant
: [Qu’importe] laquelle ils rencontrent,
Quot lecticarios habentem
: avec combien de porteurs
Quam oneratas aures
: quel poids de boucle d’oreilles (aux oreilles),
Quam [laxam] sellam
: quelle [largeur] de litière ?
[Aeque] [imprudens] animal est
: [Invariablement], la femme est un être [ignorant],
Et nisi scientia ac multa eruditio accessit
: sauf si le savoir et une grande culture l’on avantagés (sont survenus),
Ferum, [Cupiditatum] incontinens
: sauvage (mal dégrossi), incapable de résister à ses [désirs].
Quidam se a cinerario impulsos [moleste ferunt]
: Certains [supportent avec peine] d’avoir été heurté par le coiffeur
Et contumeliam vocant
: et appellent insulte
ostiarii difficulatem
: la mauvaise humeur d’un portier,
Nomenclatoris superbiam
: le ton hautain d’un nomenclateur,
Cubicularii supercilium
: la maniaquerie d’un valet de chambre.
O quantus [Inter ista] risus tollendus est
: O quel rire devrait être soulevé [dans de telles situations],
Quanta voluptate implendus animus
: de quelle joie doit être remplie l’âme
[Ex alienorum errorum tumultu] Contemplanti quietem suam
: de celui qui contemple sa propre sérénité [(à la lumière) de la confusion des erreurs d’autrui].
Quid ergo ?
: Alors quoi ?
Sapiens non accedet ad fores
: Le sage n’accédera jamais aux portes
Quas durus ianitor [obsidet]
: que défend un concierge inflexible ?
Ille vero, si res necesseria vocabit, experietur
: A vrai dire, si une nécessité (chose nécessaire) l’y appellera, il s’y essaiera,
Et illum, quisquis erit
: Et il [adoucira]* le portier, quel qu’il soit
Tamquam canem acrem [obiecto cibo] [leniet]*
: Comme on [adoucit]* un chien agressif [en lui jetant de la nourriture].
Nec indignatur aliquid impendere
: Il ne sera pas indigné de dépenser quelque chose
Ut limen transeat
: pour passer le seuil,
Cogitans [et] in pontibus quibusdam
: considérant [même] que sur certains ponts
pro transitu dari
: on donne pour le passage.
Itaque (donabit) quoque illi, quisquis erit
: C’est pourquoi il donnera aussi à celui, quel qu’il soit,
Qui Hoc salutationum publicum exerceat :
: qui prélève la redevance sur les salutations :
scit emere venalia
: il sait acheter ce qui se vend.
Ille pusilli animi est, Qui sibi placet
: Il est d’un esprit mesquin celui qui se plait
Quod ostario libere respondit
: parce qu’il répond librement à un portier,
Quod virgam eius fregit
: parce qu’il a brisé sa baguette
Quod ad dominum accessit
: parce qu’il a eu accès au maître
Et petiit corium
: et a demandé le fouet.
facit se aversarium Qui contendit
: Il se fait l’adversaire (de celui) qui rivalise,
Et, ut vincat Par fuit
: Et, pour vaincre, il se fait son égal.
At sapiens colapho percussus Quid faciet ?
: Mais le sage, frappé par un soufflet, que fera-t-il ?
Quod Cato Cum illi os Percussum esset
: Ce que fit Caton lorsque pour lui son visage fut frappé :
Non excanduit, Non vindicavit injuriam
: Il ne s’enflamma pas de colère, il ne vengea pas l’injure,
Ne remisit quidem, Sed factam negavit
: il ne la pardonna même pas, mais nia qu’elle eut été faite.
[maiore animo Non agnovit] Quam ignovisset
: [Il ne la reconnut pas, par une âme plus grande] que s’il avait pardonné.
Non [Diu in hoc] haerebimus
: Nous ne nous attarderons pas [longtemps sur ce point] :
quis enim nescit
: car qui ne sait en effet
Nihil ex his quae creduntur mala aut bona
: que rien de ce qu’on croit, mauvais ou bon,
ita Videri sapienti ut omnibus ?
: ne parait au sage comme à tout le monde ?
Non respicit quid homines [Turpe] iudicent aut [miserum]
: Il ne regarde pas ce que les hommes jugent [honteux] ou [malheureux].
Non it qua populus
: Il ne va pas où va le peuple,
Sed, ut sidera contrarium mundi [Iter] intendunt
: mais, comme les étoiles poursuivent [un chemin] contraire au monde,
Ita hic [Adversus opinionem omnium] vadit
: de même notre sage marche [à l’encontre de l’opinion commune].
L’ensemble du texte montre que ce traité de Sénèque a été écrit entre 47 et 62. C’est-à-dire entre le rappel d’exil de Corse pendant le règne de Claude (41-54) et la fin de la partie acceptable du règne de Néron (54-68). Les choses se gâtent à partir de la découverte en 62 d’une conjuration où est compromis Sénèque qui va devoir se suicider. Après, il y a la gestion désastreuse de l’incendie de Rome, en 64. Le voyage en Grèce, en 67, où Néron participe à tour les concours possibles et obtient le 1ier prix.
C’est pourquoi le point de vue n’est pas, comme dans les Lettres à Lucilius, trop pessimiste. Il montre que le sage ne doit pas se laisser entraîner sur la pente du ressentiment et doit savoir faire face aux insultes, en gardant son calme.
a. Caligula, qui n’était pas fou, désignait les propos de Sénèque par cette métaphore : harena sine calce, du sable sans chaux, une pensée insaisissable, sans armature. De fait ce passage est déconcertant.
b. Certes, ce texte argumentatif est dirigé par une orientation clairement indiquée : beaucoup de gens sont stupides dementia, risus, du moins ne sont pas sages [dialogue fictif avec un interlocuteur qui s’interroge sur ce qu’est un sage sapiens (×2), lorsqu’ils se sentent insultés contumeliam (×2), ferunt moleste (euphémisme), indignabitur, vindicavit qui est la conséquence obligée de cet orgueil blessé].
c. Mais, là où l’on attend des conflits entre pairs, entre rivaux politiques, où seul un noble peut se sentir humilié, Sénèque parle de relations avec des femmes ou avec des esclaves, comme si, dans cette civilisation où les femmes sont considérées comme inférieures, les esclaves comme étant à peine des hommes, l’honneur pouvait être en jeu ici (il n’est même pas question de tromperie d’une femme par rapport à son mari).
De plus, quand on sait que Sénèque avait beaucoup de succès (euphémisme?) auprès des sœurs de Caligula (ce qui cause son exil en Corse (41-49) sous Claude, et son rappel d’exil lorsque Agrippine, sœur de Caligula, est devenue la « chérie » de son oncle) qu’il épouse sur le tard une jeune provinciale, Paulina, qui viendra mourir avec lui en 65, on ne comprend pas pourquoi il ne permet cette sortie sur les femmes.
Enfin, lui qui ne cesse d’évoquer le sens commun, la raison universellement partagé (le problème philosophique n’est pas de progresser en intelligence, mais d’agir bien), il paraît se contredire en 54, quand il propose une image si particulière du sage, qui "ne va pas par où va le peuple" (le grand nombre).
En fait, les contradictions apparentées de ce texte relèvent du malentendu : il nous faut nous replacer dans la mentalité romaine ; alors, il apparaîtra que le propos est non seulement cohérent, mais même à la rigueur de la pensée philosophique.
Sénèque, qui n’a pas l’air d’un philosophe, réfléchit sur la sagesse à partir de la vie quotidienne.
a. Les relations entre hommes et femmes se rabattent sur la misogynie du bassin méditerranéen, qui survit encore, ne suffit pas : à la fin de la République, des femmes connaissaient une certaine forme d’émancipation, et Ovide rêvait d’amour partagé. C’est que le monde romain n’a pas comme le gynécée ;d’où des compromis, des incohérences : le mariage arrangé, vu comme la chose la plus sérieuse de la vie ;ce qui n’empêche pas une sexualité anarchique et libre (bisexualité, les esclaves y gagnent leur liberté souvent, sexualité envisagée comme pouvoir : porte fermée célébrée par les poètes, cadeaux offert même à l’épouse) ;et malgré tout, parce que l’imaginaire romain règle la sexualité en rôle actif, seul digne et rôle passif, on n’envisage pas de partage, ou de parité : des femmes instruites qui existent sous l’Empire doivent rester discrètes → l’idéal de Sénèque est bien la provinciale Paulina, effacée, cultivée, soumise → peur et mépris de ces femmes qui parviennent à un haut rang parce qu’elles n’ont pas froid aux yeux, oneratas aures, ferum, cupidititum incontinens, animal et sont arrogants bien sûr.
b. Les relations entre nobles et esclaves. Ianitor, ostiarius gardien de la porte (d’un noble), qu’on peut avoir de la difficulté à passer (durus : comparaison avec un chien agressif, il faut donner un pour boire : impendere… cibo, métaphore d’obsidet, assiéger, défendre) lorsqu’on est client. C’est que les esclaves à Rome finissaient par être les hommes de confiance du maître, et ils participent de sa situation élevée. C’est pourquoi certains nobles, liés à plus nobles qu’eux par de clientèle, peuvent être offusqués : la "solution" matinale peut se révéler humiliante.
c. La gifle infligée à Caton : elle a beau avoir été dispensée sans faire exprès, par un inconnu aux thermes, c’était grave à Rome, on pouvait s’en offusquer, mais en même temps, cela était banal, étant donné la promiscuité des bains.
Tous ces cas, bien réels, sont des cas limites et impliquent à plus forte raison des relations avec les nobles. Les stoïciens adorent les paradoxes, pour faire valoir leur philosophie et la présenter comme originale.
a. Au centre : la philosophie du bonheur, comme pour toutes les philosophie antiques.
b. La réponse stoïcienne : son comportement qui consiste à se maîtriser (en commun avec les épicuriens), en cultivant sa vie intérieur (→ orgueil étonnant de l’expression contemplenti quieten suam : contemplant sa propre sérénité).
Les épicuriens répugnent à se regarder penser (Lucrèce : mens semota cura metuque : esprit dépourvu de soucis et de crainte). Les stoïciens inventent la vie intérieure.
c. La référence au parcours des étoiles et de la terre n’a rien de gratuit. C’est la référence métaphysique stoïcienne, le cosmos étant divin et se confondant même avec Dieu.