Avant les civilisations

Sénèque, Lettres à Lucilius

Arma cessabant [incruenque] humano sanguine manus : Les armes étaient au repos et les mains [non ensanglantées] par le sang humain
[odium] omne in feras verterant : avaient tourné toute leur [haine] contre les bêtes sauvages.
Illi Quos [aliquod] nemus densum protexerat a sole, : Ces gens là, que [quelques] bois denses protégeaient du soleil,
qui adversus [saevitiam] hiemis aut imbris : Qui contre les [rigueurs] de l’hiver ou de la pluie
[vili receptaculo]1 [tuti]2 sub fronde vivebant, : Vivaient [protégés]2 par un [grossier abri]1, sous des feuillages,
placidas transigebant Sine suspirio noctes. : passaient des nuits tranquilles, sans soupir.
Sollicitudo versat nos in nostra purpura : L’inquiétude nous retourne dans notre pourpre
et acerrimis stimulis [excitat] : Et nous [réveille] de ses pics acérés
At quam mollem somnum : Par contre quel doux sommeil
Dura tellus illis Dabat : la terre dure donnait à ces gens-là.
Non impendebant caelata laquearia : Des lambris ciselés ne pendaient pas (au dessus de leur tête),
Sed [Jacentes in aperto] sidera superlabebantur et insigne spectaculum noctium : mais les étoiles et le remarquable spectacle des nuits glissaient au dessus d’eux, [étendu à l’air libre].
Mundus in Praeceps agebatur : Le monde était entraîné en avant
silentio tantum opus ducens. : poursuivant en silence sa si grand œuvre.
Tam interdiu illis quam noctus : Autant de jour que de nuit,
patebant prospectus : s’ouvraient des aperçus
hujus pulcherrimae domus. : sur cette magnifique demeure.
Libebat [intueri] signa, : Il leur plaisait de [regarder] les signes,
ex media caeli parte vergentia : ceux du milieu du ciel allaient vers leur déclin
[rursus] ex occulto alia surgentia. : Et d’autres qui [de nouveau], surgissaient de l’inconnu.
Quidni juvaret : Comment n’auraient-ils pas aimé
vagare inter [Tam late sparsa] miracula. : errer parmi ces merveilles [sur une surface aussi immense].
At vos : En revanche pour vous,
ad omnem [tectorum] pavetis sonum : vous pâlissez au moindre bruit de votre habitation ([toit]).
et, inter picturas vestras siquid increpuit : Et, si parmi vos peintures il s’est produit quelques craquements
fugitis attoniti. : Vous fuyez épouvantés.
Non habebant instar urbium : Ils n’avaient pas de demeures à l’instar des villes
Spiritus ac liber [inter aperta] perflatus : Un souffle d’air et de vent laissé libre [parmi des zones ouvertes],
et levis umbra rupis aut arboris : l’ombre légère d’un rocher ou d’un arbre,
Et fontes rivique perlucidi : des sources et des ruisseaux (d’eau) claire
non [opere nec fistula nec ullo coacto itinere] obsolefacti : qui n’étaient souillés ni par [un ouvrage d’art, ni par un tuyau, ni par une conduite forcée,]
Sed [sponte] currentes : mais qui courraient [librement] ;
et prata [sine arte] formosa, : des prairies magnifiques [sans aucun artifice],
inter haec : et parmi tout cela
Domicilium [agreste], rustica [positum manu]. : Une demeure rustique [édifiée de main de paysan.]
Haec erat domus secundum naturam : Telle était la demeure selon la nature
in qua libebat habitare : dans laquelle il leur plaisait d’habiter.

Introduction

Quelques événements :
- Incendie de Rome en 54
- Conjuration de Pison dans laquelle
Sénèque est impliqué en 65

Sénèque a été un des précepteurs de Néron et un de ses principaux conseillers de 54 à 60. Il a couvert l’assassinat de Britannicus et celui d’Agrippine. Il a écrit pour lui le De Clementia où il l’invite à la sagesse stoïcienne, lors de l’assassinat du préfet de la ville par un de ses esclaves, où il recommanda de suivre l’usage et de mettre à mort les 400 esclaves du personnage. Bien sûr il est rattrapé par la réalité du pouvoir, qui est le plus absolu qui soit : peu à peu les relations avec Néron se distendent et lui-même demande à ne plus participer au conseil du prince (consilium principis). Et c’est dans cette période entre 62 et 65 que sont rédigées les Lettres à Lucilius, où la forme épistolaire permet de traiter toute sorte de sujets comme ici le mythe de l’âge d’or.

I. La reprise à son compte d’un mythe bien connu à Rome : le mythe de l’âge d’or

À première vue, cette page de Sénèque n’est pas très originale, il s’approprie un lieu commun des romains, celui de l’âge d’or.

En somme, les romains sont inquiets et pessimistes et c’est peut être ça qui a fait la valeur de cette civilisation.

II. Une page de réflexion stoïcienne

Le pessimisme romain, qui fait parler du passé avec nostalgie, s’accorde bien avec l’idéal stoïcien, un idéal si élevé (il ne faut pas se venger ; les esclaves sont des hommes ; il faut vivre comme si la vie ne vous appartenait pas ; il y a eu à peine trois sages dans l’histoire de l’humanité !) que l’humanité contemporaine apparaît, comme dit Sénèque, comme « dégénérée ». Sénèque, ici dépassant le lieu commun, fait œuvre de réflexion philosophique.

Conclusion

Cette page, par delà un aspect conventionnel referme bien une pensée philosophique cohérente et solide. On comprend que cette vision se soit accordée avec celle qui s’est développés dans la Bible : celle du paradis terrestre.