Exspiravit autem dum comoedos audit,
: Il expira en entendant des comédiens
ut scias me non sine causa illos timere.
: pour qu’on sache que je ne crains pas ces gens-là sans raison.
Ultima vox eius haec inter homines audita est,
: Cette dernière parole de lui fut entendue parmi les gens
cum maiorem sonitum emisisset illa parte,
: alors qu’il avait émis un son plus fort par cette partie
qua facilius loquebatur:
: avec laquelle il s’exprimait plus facilement
« Vae me! puto, concacavi me. »
: « Malheur de moi, je crois, je me me suis fait dessus. »
Quod an fecerit nescio.
: Je ne sais pas s’il a fait ça.
Omnia certe concacavit.
: Du moins fit-il partout.
Quae in terris postea sint acta supervacuum est referre.
: Et il est superflu de rapporter ce qui ensuite se passa sur la terre.
Scitis enim optime,
: Vous le savez en effet très bien,
nec periculum est ne excidant memoriae quae gaudium publicum impresserit:
: et il n’y a pas de danger que sorte de la mémoire ce que la joie collective y a imposé:
nemo felicitatis suae obliviscitur.
: personne n’oublie son bonheur.
In caelo quae acta sint, audite:
: écoutez ce qui s’est passé dans le ciel:
fides penes auctorem erit.
: la bonne foi sera entre les mains de l’auteur.
Nuntiatur Iovi venisse quendam bonae staturae, bene canum;
: On annonce à Jupiter qu’il est arrivé quelqu’un de bonne taille, bien chenu
nescio quid illum minari;
: il menace je-ne-sais-quoi
assidue enim caput movere; pedem dextrum trahere.
: en effet il agite constamment la tête, il traîne le pied droit.
Quaesisse se, cuius nationis esset:
: On lui demande, de quel pays il était :
respondisse nescio quid perturbato sono et voce confusa;
: il répondit je-ne-sais quoi dans des sonorités confuses et avec une voie trouble;
Non intellegere se linguam eius, nec Graecum esse nec Romanum nec ullius gentis notae.
: qu’on n’a pas compris sa langue, qu’il n’est ni grec ni romain ni d’ailleurs d’aucun peuple connu.
Tum Iuppiter Herculem, qui totum orbem terrarum pererraverat et nosse videbatur omnes nationes, iubet
: Alors Jupiter donne l’ordre [iubet] à Hercule, qui avait parcouru toute la terre et semblait connaître toutes les nations,
ire et explorare, quorum hominum esset.
: d’y aller et de regarder, de quel type d’homme il était.
Tum Hercules primo aspectu sane perturbatus est,
: Alors Hercule, lorsqu’il le vit pour la première fois, fut tout à fait troublé
ut qui etiam non omnia monstra timuerit:
: en homme qui n’avait pas eu peur de tous ces monstres.
ut vidit novi generis faciem, insolitum incessum,
: Dès qu’il vit la figure d’un nouveau genre, la démarche particulière,
vocem nullius terrestris animalis sed qualis esse marinis beluis solet, raucam et implicatam,
: la voix qui n’était celle d’aucun animal terrestre, mais telle qu’il est habituel qu’elle existe chez des animaux marins : raucque et sans inflexion,
putavit sibi tertium decimum laborem venisse.
: il pensa que le treizième travail lui était arrivé.
Diligentius intuenti visus est quasi homo.
: Comme il le regardait plus attentivement, lui apparut une espère d’homme.
Claude, qui succède à Caligula (après Tibère, et Auguste), est un des rares cas d’empereurs pour lequel on est sûr qu’il a été victime d’une réputation injuste. Trois auteurs en ont parlé : Sénèque, Tacite et Suétone, et tous trois se sont fondés sur l’image de Claude, plutôt que sur la réalité de son gouvernement, sauf en partie Tacite (avec le discours de Lyon).
Sénèque, exilé par Claude en Corse, rappelé par Agrippine, cela pour des raisons assez obscures, où le ralationnel touche à la politique (Sénèque avait-il des relations privilégiées avec des membres de la cour de façon à susciter l’hostilité de Messaline, première femme de Claude ?), prennant parti pour Néron contre Britannicus, au point qu’il va en être le principal conseil et qui rédigera même les discours au Sénat après la mort de Britannicus (maladie infantile) et celle d’Agrippine (trop d’ambition), écrit après la mort de Claude — sans doute empoisonné — l’Apocolocynthose, récit burlesque de son apothéose (tous les empereurs, à leur mort, sont déclarés divi).
Le titre de son œuvre est formé d’un mot-valise : apo- évocant apothéose et colocynthose évocant une variété de courge ou de potirons, qui passe pour être le végétal le plus stupide.
burlesque : reprise parodique de termes et procédés d’un grand genre solennel comme l’épopée, à des fins satiriques
… immite les prononciations de bonne foi de l’historien sérieux :
Or ce qu’il dit est extravagant et très vite il délègue son rôle de narrateur à on-ne-sait-trop-qui selon une incohérence qui invite le lecteur à rétablir le délire et la réalité.
le mot de la fin : on connaît « ai-je bien joué la comédie ? » (Auguste) et « je sens que je deviens Dieu » (Vespasien). On veut montrer la conscience très aigue de ces moments-là. Or ici, le mot de la fin est ridicule et il montre même que Claude n’a aucune conscience de ce qui se passe.
la réaction des survivants donne lieu à des scènes échirantes et même à des suicides. Et le récit en est obligé dans une histoire de bonne tenue. Ici, c’est l’inverse qui est décrit et par deux mots on insiste sur la joie.
l’arrivée dans le ciel : on sait que les romains placent les morts aux enfers, sauf avec les stoïciens, quelques sages qui sont déclarés divins tant est grande leur ressemblance avec les dieux. L’empereur Auguste apparut un de ces sages. Évidemment, on déclare Claude divus pour camoufler l’assassinat. Dès lors, au lieu d’être accueillit dans le ciel comme un père, on ne le reconnaît pas. Ni les portiers du ciel, ni hercule, et ce récit brode librement sur cette absence de reconnaissance. Ainsi, parodie de la grande histoire devenue ironique.
l’argument scatologique : Claude était un brave homme et quand on lui annonce qu’un de ses invités a été malade pour s’être teneu, il envisage (par plaisanterie ?) de publier un édit qui donnera la permission de ne pas se géner lors des banquets publiques. Cela va lui rester collé à la peau, et c’est ce qui apparaît dans le mot de la fin.
le physique du personnage : Claude était grand, avait les cheveux blancs signe de majesté, mais sa démarche était celle d’un infirme, il dodelinait de la tête (maladie de Little) et avait une voix désagrébale. Sénèque insiste sur ses défauts qu’il répète par deux fois par les déclarations du narrateur anonyme et par l’entrée dans le pensée et le regard d’Hercule. La critique porte ainsi sur la personne, l’image, le délit de faciès, elle n’honore pas la philosophie, on n’est pas loin des Guignols, et cela pour cacher un intérêt politique, un attachement intéressé à Néron, dans lequel il a mis toute sa confiance de manière aveugle.
Ce texte relève du genre satirique, dont les romains ne s’ofuscaient guère : il est très fréquent qu’en plein sénat on se traite « d’ivrogne ». César lui-même est appelé « le mari de toutes les femmes, la femme de tous les maris » ; en plein sénat, un sénateur, traité d’« autruche déplumée », de rage, trépigne, se roule par terre, ce qui ajoute à son ridicule… On s’insulte et ça vole bas.
Le problème est ici que l’histoire, qui, par son étymologie grecque, signifie « enquête » (sur le passé) va souscrire à cette image : Claude est un benêt. Suétone le présente comme un handicapé de naissance (« incohatum » : mal fini), et comme ne se rendant pas compte de ce qu’il fait : après son arrivée au trône, le passage sur la politique étrangère est exemplaire de cette mauvaise foi… Tacite le décrit comme toujours imbibé et dans les vapeurs d’alcool, sauf pour le discours de Lyon, rendu plus noble.
C’est que l’histoire à Rome est écrite par des sénateurs ou par des personnes de leur entourage. La seule question qu’ils se posent en politique : untel est-il digne de commander ? (telle est la qualité qui les consacre comme nobles) En outre, Suétone et Tacite sont influencés par le stoïcisme, qui ramène tout à la qualité de la personne. Ainsi, histoire centrée sur la personnalité et non sur les actes. C’est pourquoi, il faut beaucoup se méfier de ce qui se serait une « histoire-people » aujourd’hui ; il n’est pas sûr du tout que Tibère ait été un hypocrite, Caligula un fou, Claude un benêt, Néron un mégalomane sanguinaire. Jouissant d’un pouvoir absolu, que ne limitait aucune règle constitutionnelle, l’empereur devait plaire au sénat et au peuple, à Rome et aux provinces, faire preuve d’auorité, mais avoir le pardon toujours prêt. Tâche impossible, puisque même le consilium principis n’est pas un contre-pouvoir. Ceux qui parviennent au pouvoir jeunes sont évidemment ceux qui vont s’y perdre (Caligula à 25 ans, Néron à 17 ans). Toujours est-il que personne ne remettra en cause le régime lui-même, qui n’a donc pu, comme le montre l’histoire traditionnelle, être incarné seulement par des empereurs indignes.