En parlant ainsi, elle se retournajusqu’à
Moi, dit Madeleine
Nous sommes à la fin du livre V de la première partie. Fantine vient d’être arrêtée par Javert et condamnée par lui à 6 mois de prison. Le maire de la ville a demandé la libération de Fantine alors qu’elle vient de lui cracher au visage. Fantine croit que c’est Javert qui lui a donné la liberté. Il y a donc un quiproquo.
Première erreur : Fantine s’adresse à l’inspecteur pour le remercier, elle s’adresse à lui avec des gestes. Elle accomplit un geste déplacé (l. 19-21) par naïveté pour convaincre de sa maladie. C’est le geste d’une prostituée. D’ailleurs Fantine s’aperçoit de son manque de pudeur. De plus, il s’agit d’une erreur, d’une méprise sur la personne de l’inspecteur (l. 3 : Je comprends que vous êtes juste
).
Seconde erreur d’appréciation : au lieu de se défendre en accusant son agresseur, les officiers…, elle se soumet totalement à l’image que lui renvoie la société : celle d’une femme qui mérite son sort. Au lieu d’accuser son agresseur, elle le disculpe (qui joue
). Le fait de parler d’elle à la troisième personne accentue sa démarche. Elle disculpe aussi les officiers dont pas un n’est intervenu. Elle endosse pleinement son rôle : faire rire les hommes. On remarque l’utilisation du pluriel (nous sommes
). Elle légitime (l. 8) l’intervention de Javert et s’accuse (l. 9 : la femme qui a tort
). Fantine accepte totalement cette condamnation et promet de se souvenir à l’avenir.
Malgré ces incohérences, c’est un discours convaincant à contrario. Elle fait se succéder plusieurs thèmes dans un même passage. Elle reprend les mots de l’inspecteur et s’exprime avec des maladresses de langage (l. 18 que
est fautif). Cependant sa maladresse prouve sa sincérité de même que ses gestes montrent son absence de calcul. En la présentant comme complètement soumise au châtiment, l’auteur fait des reproches implicites à la société. Le lecteur prend le parti de Fantine. Il va éprouver de la compassion pour elle et va avoir le même regard pour elle que celui de M. Madeleine, donc le même regard que Victor Hugo. Elle ne dispose que de deux arguments qui la concernent vraiment :
Cette prière de remerciement ne convainc pas du tout son destinataire, mais l’auteur sait qu’il va convaincre le lecteur puisqu’il utilise le registre pathétique, celui qui provoque les larmes. Le scène ici est pathétique puisqu’il y a une femme sous le regard de deux hommes, deux hommes qui ont le pouvoir de la condamner ou de la libérer, parce que c’est une femme faible, humiliée, malade, épuisée ; parce que c’est une mère privée de son enfant. Toue sa personne est pathétique : il est question (l. 21) de pleurs, de gestes d’attitudes émouvantes : c’est une scène pathétique.
Victor Hugo consacre à ce personnage deux paragraphes et deux phrases au discours direct qui confirme parfaitement ce que le lecteur sait du personnage. L’une est exclamative, l’autre interrogative. Le vocabulaire très péjoratif qu’il utilise pour parler de Fantine confirme sa sècheresse de c½ur. L’auteur montre Javert sous deux angles :
debout,
immobile,
l’½il fixé à terre). Hugo le dépeint dans un état proche de celui du sommeil. On a donc un personnage figé dans ses certitudes, dans une vision du monde manichéenne (façon simple de voir le monde) : une prostituée qui a troublé l’ordre publique. L’auteur utilise une comparaison
comme une statue.
homme de riena une capacité de nuisance
effrayante. Deux adjectifs qualificatifs aux sonorités semblables complètent le tableau ainsi qu’une comparaison : celle de la bête sauvage.
Javert, avec ses diverses fonctions est donc un héro de roman nécessaire à l’action. Il est le policier qui cherche le coupable mais avec une fonction symbolique forte. Il incarne l’ordre mais uniquement pour la classe dominante, qui utilise la répression et qui voit dans le châtiment du coupable la seule justice possible. C’est un fanatique de la loi. Sa vie est comme un sacerdoce, c’est l’antithèse de Mgr Myriel. Lorsqu’il comprendra à la fin du roman qu’il y a une loi supérieure aux lois humaines : il se suicidera.
C’est un passage qui témoigne du grand savoir faire de Victor Hugo : la mise en scène d’une héroïne qui se défend mal mais qui change le regard du lecteur sur la femme coupable. Un personnage qui incarne les valeurs de la société conservatrice (sous la restauration) qui par sa rigidité, convainc le lecteur de la dureté de la société. Le coup de théâtre sur lequel se termine le passage : la prise de parole par M. Madeleine. Le lecteur est comblé, Fantine est sauvée de Javert mais ce ne sera que provisoire : elle mourra d’épuisement sans avoir revu son enfant. Victor Hugo utilise son art pour conduire le lecteur comme il veut ; ici il propose une fin temporairement heureuse.