Les Misérables

Livre II, chapitre VII, p. 111-112 : depuis Il se constitua tribunal jusqu’à il la condamna à sa haine

Introduction

Jean Valjean est chez l’évêque, il ne peut dormir, il repasse dans son esprit tous les évènements de sa vie passée (il est émondeur, vit avec sa s½ur et ses neveux, un hiver, il n’a plus de travail, il vole un pain, est condamné à cinq ans de bagne, il y restera dix-neuf ans). Il s’agit d’un monologue intérieur très construit autour duquel le personnage va d’abord :

Le réquisitoire

Jean Valjean se dédouble et va jouer le rôle du procureur qui défend la société. Ce réquisitoire est bâti avec deux phrases : une première qui annonce le thème général. La seconde phrase qui dépend du verbe avouer est constitué d’une suite de propositions subordonnées conjonctives complétives (complément du verbe principal). Chacune de ces complétives comporte un argument qui normalement va du plus faible au plus fort. On retrouve (l. 4) une accusation sans concession. Jean Valjean explique (l. 5) que ce vol aurait pu être évité, (l. 5) qu’il est coupable d’un geste impulsif et (l. 8-9) que la faim n’est pas une excuse à travers une question rhétorique dont l’argument prononcé devient irrecevable. La suite du texte est structurée par des mots de liaison explicites (d’abord, ensuite) On passe aux vérités générales : elles sont justes au pied de la lettre mais on sent qu’elles sont humainement irrecevables. Le personnage retourne sur sont cas privé. Il a manqué de patience et il a fait une erreur de jugement : un homme seul ne peut s’en prendre à la société (personnification de la société (l. 15) prendre au collet ; image de la porte par laquelle il ne faut pas sortir). La dernière proposition subordonnée résume le réquisitoire : un vol est toujours condamnable quelles qu’en soit les raisons.

Condamnation de la société : plaidoyer en faveur du forçat

On remarque que le verbe principal est différent : Il reconnut que, Il se demanda. Le verbe introducteur est déjà une introduction. Il n’y a pas d’affirmation mais des interrogations. La conjonction de subordination n’est plus que mais si qui introduit une succession de proposition subordonnées complétives. On retrouve la même structure, la même utilisation des adverbes (l. 22 : si […] d’abord ; l. 23 : si […] ensuite). Il se demande s’il était le seul qui avait eu tort (l. 21 : question rhétorique). La société est mise en cause : elle n’a pas procuré du travail (double répétition des adjectifs ; répétition du participe passé…). L’argumentation se déroule ensuite sur le thème du châtiment (champs lexical de l’excès féroce, outré, excès de poids, surcharge). Le raisonnement de Jean Valjean conduit à une inversion des rôles : de débiteur, il va devenir créancier ; de coupable, il devient victime ; c’est la société qui a une dette envers lui. Le paragraphe se termine par le mot attentat et par la triple répétition du mot crime. Cette prise de conscience est naturellement celle de Victor Hugo plus que celle du personnage. Dans le débat qui oppose l’individu à la société, l’auteur, par le bief de son personnage, remet en question la justice et ses excès et appel ses lecteurs à renouveler leur point de vue sur la société.

La sentence

La remise en question de la société se durcit. L’interrogation porte sur la légitimité du châtiment, alors que la société est coupable. Victor Hugo nous propose une antithèse (imprévoyance déraisonnable opposée à prévoyance impitoyable). L’antithèse se poursuit (défaut de travail opposé excès de châtiment). Le dernier paragraphe propose une vision révolutionnaire, républicaine et très moderne. Au lieu de condamner également tout les membres d’une même société, la justice devrait prendre en compte les inégalités sociales. Une société bienveillante à l’égard des mal dotés rééquilibrerait les inégalités dues au hasard. La sentence du personnage se réduit en un seul mot : la haine (répétition du mot condamna). Cette sentence témoigne plutôt de la faiblesse qui ne peut être opposée à l’injustice subie. Qu’une vengeance individuelle dont on sait déjà qu’elle ne résoudra rien. Cependant l’auteur prépare la suite de son histoire : Jean Valjean va aussitôt mettre à exécution sa vengeance (il va voler les couverts…).

Conclusion

Le lecteur est confronté à un procès qui d’abord réaffirme la culpabilité du personnage puis qui aboutit à la conclusion inverse : affirmation de la culpabilité de la société qui a commis deux fautes :

Ce procès est une invraisemblance psychologique mais il permet à l’auteur de proposer un point de vue révolutionnaire sur le thème de la responsabilité de la société. En ce sens, Les Misérables sont bien un plaidoyer en faveur des misérables.