Montesquieu publie en 1721 sous la Régence, un roman épistolaire (c’est l’archétype du genre) qu’il ne signe pas. Cette publication se fait à Amsterdam. C’est un roman épistolaire qui permet la multiplicité des narrateurs. C’est un roman à caractère oriental. C’est-à-dire que les personnages sont des persans : l’orient, à l’époque, fait rêver et est à la mode. L’orient permet aussi de faire passer les critiques sociales, politiques et religieuses en évitant la censure.
Rica, personnage fictif, écrit à un compatriote et lui fait part de son étonnement sachant qu’Iben sera tout aussi étonné.
l. 18 :Tu ne le croira peut être pas
je n’ai eu à peine que le temps de m’étonner
ne doit pas t’étonner
Cette étonnement est feint car derrière Rica c’est Montesquieu qui s’exprime, cela lui permet de jeter un regard différent sur nos usages et nos habitudes. L’étonnement se porte d’abord sur la ville de Paris puis sur les habitudes des Parisiens et enfin (l. 21-34) sur le roi de France. À la ligne 4, la comparaison entre Paris et Ispahan produit chez le lecteur du xviiie siècle un certain étonnement puisqu’il s’aperçoit alors que l’idée qu’il se fait de sa propre capitale est relativisée par le regard d’autrui. Montesquieu continue et exploite le procédé du regard étranger (astrologue : connotation orientale) :
l. 5-6 :Une ville bâtie en l’air, qui à six ou sept maisons les unes sur les autres
il s’y fait un bel embarras
Le language de Rica est aussi naïf que celui d’un enfant. Alors que les Parisiens s’imaginent faire partie de l’humanité la plus civilisée, Montesquieu va leur rappeler qu’ils ne savent pas vivre comme il conviendrait. La première critique porte sur l’agitation :
l.1-2 :mouvement continuel
il s’y fait un bel embarras
je n’y est encore vu marcher personne
La critique porte aussi sur la brutalité. Montesquieu développe une petite scène de comédie avec un comique de gestes. Le passage se termine par une hyperbole. La critique des embarras de Paris est traditionnelle et non novatrice. Cette dernière va permettre d’aborder un autre thème plus dangereux. Cette première partie se termine par une feinte.
Il s’agit de Louis XIV qui n’est pas nommé (on sait que c’est de lui qu’il s’agit grâce à la date). Il y a deux paragraphes qui forment un tout mais qui vont permettre d’insérer une troisième critique à partir de la ligne 34 : celle du pape. La critique du roi commence par une phrase louangeuse. Montesquieu rappelle la puissance financière de l’Espagne (mines d’or d’Amérique du sud). La critique qui suit est totale et mystérieuse. Avec habileté, Montesquieu dénonce la vénalité des charges sur lesquelles s’appuie le roi de France pour maintenir son train de vie (Versailles) et sa politique expansionniste. Le rythme ternaire de la ligne 25 est à double détente. Deux mots sont piquants pour le lecteur : vanité
et orgueil
.
La deuxième partie porte sur les manipulations financières de la fin du règne. Montesquieu ne critique plus la vanité des Français mais leur crédulité. Les Français sont manipulables :
Il n’a qu’à leur persuader […]
il va même jusqu’à leur faire croire […]
Par ces lignes, Montesquieu remet en cause la variation arbitraire de la valeur des monnaies. La dernière critique est plus osée, elle porte atteinte à une croyance ancienne : le pouvoir qu’a le roi, le jour de son sacre, de guérir les écrouelles. C’est la satyre la plus hardie car elle s’attaque directement au caractère sacré de la monarchie de droit divin. Ce thème permet de faire le lien avec le thème suivant : la critique du pape.
Montesquieu est un écrivain habile qui sait aussi manipuler son lecteur, il utilise une mise en scène (celle de la lettre) au caractère oriental, précis (il se sert du calendrier musulman mais la date européenne est conservée). La lettre commence par une critique modérée et humoristique qui porte sur l’impolitesse des Parisiens en ville. La critique du roi suit une progression de la moins inquiètante à la plus sévère, elle se double d’une critique des Français, à la fois vaniteux et naïfs. La deuxième partie de la lettre sera encore plus audacieuse puisqu’elle portera sur le Pape, sur la division des chrétiens et sur la soumission du roi de France au Vatican.