Les caractères

Télécharger le texte au format Word | Au format PDF (meilleur)

Les Caractères, La Bruyère, 1687

Introduction

De même que La Fontaine et Molière, La Bruyère s’inspire d’une ½uvre de l’Antiquité pour écrire Les Caractères. C’est un ouvrage à la composition morcelée. Il y a 1 120 fragments numérotés rassemblés dans des chapitres avec des titres généraux : Des biens de fortune,… Le succès sera immense, il y aura neuf éditions. On trouve dans ce livre des portraits à caractère humoristique dans lesquels les contemporains se reconnaissent. On trouve des paragraphes à caractère argumentatif et on trouve de nombreuses maximes (sortes de proverbes à portée morale forte) : La Bruyère est un moraliste.

Premier paragraphe

Le paragraphe commence et se termine par un constat presque identique (répétition du présentatif il y a, du mot misère), mais la première vérité générale est centrée sur l’émotion, le c½ur, la souffrance. La seconde phrase est un constat moral. Le mot honte fait parti du vocabulaire moral. Il y a une interrogation implicite : a-t-on le droit d’être heureux ? Le développement concerne deux catégories de personnes dont l’une n’est évoquée que de manière abstraite (l. 1 : quelques-uns, ils). La catégorie bourgeoise est nommée (l. 4 : de simples bourgeois). Il est question de cette classe sociale intermédiaire nouvellement enrichie et qui se conduit comme une bonne partie de la noblesse. Trois verbes au présent (l. 1-2 : il manque, ils redoutent) présentent le problème : celui de la famine. Par ailleurs, on voit trois conduites immorales : il est question du luxe des fruits précoces, du détournement du travail de la terre et de l’effort humain, de l’indécence des banquets. On remarque l’opposition entre seul morceau et cent familles. Il y a là un langage hyperbolique. Le passage se termine par la révolte de l’auteur exprimée à la première personne, qui choisit de se situer ni avec les uns ni avec les autres. Le mot médiocrité n’a alors pas le sens péjoratif qu’il a aujourd’hui, il signifie seulement le juste milieu. Il faut rappeler que l’idéal humain au XVIIe siècle est celui de l’honnête homme qui évite tous les excès dans tous les domaines car l’excès (de dévotion, beau langage, pudeur) conduit au ridicule.

Cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste. Bossuet

Second paragraphe

La Bruyère met en place un tableau réaliste saisissant à l’aide d’une comparaison avec les animaux. Il s’agit de décrire les paysans au travail et la métaphore choisie est volontairement choquante. Tous les termes font référence à l’animal, au moins sur trois lignes : mâles et femelles, répandus, noirs, attachés à la terre, ils fouillent, ils remuent. La Bruyère dévoile petit à petit sa comparaison avec trois termes humains : voix articulée, pieds, face humaine. On retourne cependant au caractère animal (l. 14 : tanières). La fin du passage dégage la morale adressée aux autres hommes. Le travail des paysans fait vivre ceux qui ne travaillent pas. C’est un constat ironique puisque c’est justement les paysans qui ont faim : l. 16, manquer rappelle la ligne 1.

L’arrivée du seigneur (v. 19-38)

Dans le troisième paragraphe, il n’est plus question de l’injustice sociale, de la famine ou de la misère. Il est question d’établir un parallèle entre les grands et le peuple. Il y a donc un jugement très sévère pour ceux de sa classe sociale. On a donc une mise en parallèle et une mise en accusation.

On constate une parfaite symétrie dans le lexique et dans la syntaxe. Les oppositions concernent le domaine moral aucun bien/aucun mal. La métaphore de l’arbre traduit l’hypocrisie des grands. Mais la politesse est superficielle comme l’écorce de l’arbre. Le pauvre n’a pas d’éducation, d’esprit. Les riches n’ont eux pas d’âme : l’opposition est saisissante. La fin du texte établit un parallèle entre l’apparence et la vérité de la personne. La noblesse ne dispose donc d’aucune qualité physique puisque celles qu’on lui redonnait comme la politesse est un masque. La phrase finale est provoquante. La Bruyère choisit de trahir sa classe sociale. Le ton est très moderne. Le substantif devient un adjectif. Il y a là une formule forte.

Conclusion

À la fin du xviie siècle, les écrivains, même proches du roi, proposent à leurs lecteurs un tableau de la société française qui est aussi une critique implicite de la manière dont le royaume est gouverné. Le luxe, la richesse de Versailles existent en même temps que la famine du peuple. Ce texte a déjà des accents qui seront ceux des philosophes du XVIIIe siècle, comme l’ironie… Mais La Bruyère, comme ses contemporains, n’imagine pas un autre monde.