C'est une fable qui est sans doute l'invention de La Fontaine (la fable est un genre ancien). Il n'a pas pris son sujet chez les fabulistes de l'Antiquité. La portée sociale et politique de la fable est très claire : on a là une critique des survivances féodales au milieu du xviie siècle. Le récit se déroule selon le schéma narratif classique. On est dans un petit drame. La situation finale est pire que la situation initiale.
Les quatre premiers vers sont destinés à mettre en place le personnage. La Fontaine s'applique à lui donner un statut précis : ce n'est ni un paysan ni un bourgeois. C'est le représentant de la classe intermédiaire : un paysan enrichi qui reste proche de ses origines. Il ne cultive pas la terre par nécessité mais par plaisir (v. 1 : amateur
). Il a des biens : un jardin et un clos. La Fontaine observe ce jardin bien soigné avec le regard du propriétaire. Il y a ce qui est utile (v. 6 : l'oseille et la laitue
) et ce qui est superflu mais agréable (v. 7). Il y a du raffinement dans le choix des plantes (jasmin d'Espagne
). Ce jardin est bien protégé et tout va bien.
Le paysan va trouver le seigneur car il ne possède pas d'armes. Cependant la différence entre la cause du malheur (un lièvre) et le secours recherché montre que le propriétaire manque de bon sens et qu'il est naïf. Les vers suivants sont constitués d'un dialogue au discours direct. Le caractère excessif de ses propos rend le lièvre diabolisé, maudit, voire transformé en être aux pouvoirs surnaturels, le rendant ridicule. Le seigneur apparaît condescendant, ironique, sûr de lui. Il reprend le thème de (v. 14) sorcier
, ajoute celui de (v. 15) diable
. Il va s'engager dans ce combat comme si c'était une question d'honneur (v. 14 : Je l'en défi
; v. 17 : sur ma vie
). C'est le ton du gentilhomme campagnard, fier de son chien et grand chasseur. La Fontaine met côte à côte deux personnages séparés par un rapport de classe. Il y a celui qui domine et celui qui est dominé. L'expression bon homme
le montre.
Le sans-gêne du seigneur : la Fontaine montre le seigneur se faisant servir et s'appropriant les biens de son hôte et usant de son pouvoir pour séduire la jeune fille. Le sans-gêne se manifeste dans des phrases interrogatives (v. 20 et 32). Il interpelle la jeune fille par une périphrase anonyme (v. 21 : La fille du logis
). Les verbes sont à l'impératif ou au subjonctif, ce qui exprime aussi l'ordre. Les questions la concernant sont au pluriel de majesté (v. 22). L'interpellation suivante s'adresse au père : c'est un rappel des obligations des pères (une cérémonie coûteuse et une dot obligatoire). La scène reste silencieuse, c'est une succession de gestes déplacés. Le vers suivant nous montre une jeune fille pleine de pudeur mais soumise. Cependant le vers 30 confirme que ces gestes et ces paroles sont bien déplacés retour à la scène du repas avec l'adjectif cependant
. L'expression on se rue en cuisine
signifie que toute la maisonnée s'active. L'échange suivant porte sur le jambon. Le jardinier donne avec soumission. Le seigneur fait l'étonné mais se sert. Les vers suivants complètent la scène. L'énumération famille, chiens, chevaux et valets
montre le nombre et la quantité tandis que l'ordre vient de la préférence. endentés
est un néologisme puisque ce mot n'existe pas. Les deux derniers vers complètent le tableau. Le seigneur est sujet de tous les verbes d'action.
La scène de la chasse est traitée comme une parodie de chasse à courre comme s'il s'agissait de tuer un gibier noble : les trompes et les cors
. On utilise pour un animal commun le cérémonial de la chasse à courre. Derniers privilèges (v. 51-52) : le seigneur reste à cheval, signe de ridicule. D'autant plus que le résultat est pitoyable (v. 43 : piteux
). On aboutit seulement au saccage du jardin et à la fuite du lièvre. La scène est vue par le personnage victime, le bonhomme est étonné et ne peut donc commenter qu'avec résignation. Le personnage se soumet à ce désastre. Il assiste impuissant, car, pour lui, cela fait parti de l'ordre normal des choses. Mais la Fontaine attend de son lecteur un regard critique. Il a tourné en ridicule le seigneur et s'apitoie sur le jardin saccagé : le pauvre potager
, la pauvre haie
. La répétition de l'adverbe adieu
crée un double effet, à la fois nostalgique, tendre, et à la fois amusé. L'utilisation par la Fontaine des termes du langage courant (légumes
) fait parti du charme des fables qui mêlent les contraintes de la poésie et l'inattendu des mots ordinaires qui ne rentreront dans la poésie que bien plus tard. La compassion de la Fontaine pour le désastre s'exprime v. 49-50 (gradation et personnification).
Nous avons un quatrain séparé du corps de la fable. La Fontaine déplace la morale attendue (il faut mieux se débrouiller par soi-même que faire appel à autrui) du domaine de la réalité sociale au domaine politique. Il y exprime une méfiance vis-à-vis de la monarchie, méfiance atténuée cependant par le pluriel du mot rois
, ce qui est nécessaire sous la monarchie absolue.
Y a-t-il en arrière-plan une allusion à Louis XIV anéantissant les richesses de son ministre Fouquet ?
La Fontaine nous dresse ici un tableau très vivant du rapport de force entre deux classes sociales. C'est une critique des privilèges abusifs de la noblesse qui se comporte comme au temps de la féodalité. C'est déjà une annonce de ce que sera la critique sociale des philosophes du siècle des Lumières. L'ironie de La Fontaine est très présente notamment v. 51-52. Son regard est très précis sur la conduite du seigneur par rapport à la jeune fille. La Fontaine a aussi un regard amusé et montre son amour pour le jardin et le travail bien fait.